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Le plurilinguisme vu par Maria
de Meideros
« Quand on parle plusieurs langues, on
a plusieurs patries »
entretien avec l'actrice Maria de
Meideros
Tour à tour comédienne, réalisatrice et chanteuse,
mais aussi globe-trotteuse, polyglotte et citoyenne du monde, Maria
de Medeiros a de nombreuses cordes à son arc. À l'occasion
de la Journée européenne des langues, qui va se tenir
le 26 septembre, nous l'avons interrogée sur l'avenir de
nos langues. Qui pouvait mieux nous parler de ces « merveilles
de l'Europe » que sont les langues, comme les appelait Alberto
Moravia ?
Vous parlez pas moins de
six langues : portugais, français, anglais, allemand, espagnol
et italien. Comment avez-vous fait ?
C'est un capital formidable ! Tous les enfants devraient avoir cette
chance d'apprendre plusieurs langues très tôt, avant
l'âge de dix ans. Je ne remercierai jamais assez mes parents
de me l'avoir donnée. Quand j'étais petite, nous habitions
Vienne où mon père était attaché culturel
et ma mère musicienne. Comme il n'y avait pas d'école
portugaise, ils m'ont inscrite au lycée français.
Nous parlions donc portugais à la maison, français
à l'école et allemand dans la rue. Après, nous
sommes retournés au Portugal, mais j'ai continué à
fréquenter le lycée français de Lisbonne. Et
je continue à apprendre de nouvelles langues grâce
à mon métier.
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© João Silveira Ramos |
« Ma patrie, c'est la langue
portugaise », a dit Fernando Pessoa. Comment articuler identité
et diversité ?
Fernando Pessoa écrivait aussi bien en anglais et en français
qu'en portugais. En fait, les cultures sont traversées par deux
tendances : le refus de l'altérité et la fascination pour
la différence. Dans ce dernier cas, on retrouve le projet européen
qui assume sa diversité comme une identité. Et la langue
est comme un talisman, une clé. On peut connaître et apprécier
d'autres cultures sans parler leurs langues. Mais les parler permet de
mieux comprendre encore ces cultures. L'accès à de nouvelles
langues vous ouvre les portes de nouvelles patries. Ainsi le plurilinguisme
permet de ne pas tomber dans le nationalisme, de
relativiser le patriotisme.
Et d'un point de vue plus individuel
?
Quand nous parlons une autre langue, notre personnalité change
aussi ; c'est un peu comme le travail de comédien : on a l'impression
de pouvoir être plusieurs personnages à la fois. Par exemple,
en espagnol, on est dans une attitude plus directe et plus passionnée.
Avez-vous le sentiment d'être
cosmopolite ?
Oui, bien sûr ! Mes amis viennent de pays très divers et
parlent plusieurs langues. Quand on est ensemble, il nous arrive fréquemment
de passer d'une langue à l'autre quand on souhaite utiliser un
mot qui exprime plus précisément ce que l'on veut dire.
Comme le dit Caetano Veloso, un artiste brésilien : « Ma
patrie est ma langue, mais je n'ai pas de patrie, j'ai une matrie et je
veux une fratrie ».
Diffuser des œuvres dans leur
langue d'origine est-il important pour créer une Europe de la culture
?
Au Portugal, les films ne sont pas doublés. Ni au cinéma
ni à la télévision. De ce fait, les oreilles y sont
plus entraînées aux langues étrangères. Même
des personnes très peu cultivées peuvent reconnaître
plusieurs langues étrangères sans jamais les avoir apprises.
Et je crois que, si les Portugais savent en général parler
au moins deux langues étrangères, cette tradition de la
VO y est pour quelque chose.
Traduttore, traditore (traduire,
c'est trahir)…
J'ai moi-même fait l'expérience de la traduction avec mon
dernier spectacle A little more blue. Adolescente, j'ai vécu la
Révolution des Œillets au Portugal, accompagnée de
chansons brésiliennes aux messages codés qui fêtaient
notre joie et notre liberté retrouvées. Leurs auteurs et
compositeurs, qui d'ailleurs savaient souvent parler plusieurs langues,
ont été censurés et poursuivis dans leur propre pays,
au Brésil, où la dictature était toujours en place,
dans les années 70. J'ai voulu faire partager au public français
cette époque formidable et ces chansons engagées en les
traduisant. L'acteur est aussi un
interprète qui, pour être bon, doit s'approprier le texte.
Il faut entrer dans le texte jusqu'à ce qu'il
devienne « organique », c'est-à-dire une part de vous-même.
Pour traduire, j'ai dû dominer la langue, faire des allers-retours
incessants entre le portugais et le français pour atteindre l'essence
du texte. A little more blue est donc un spectacle bilingue. Il y a même
une chanson de Chico Buarque sur Jeanne Moreau, Jeanne la Française,
qui est moitié en français, moitié en portugais.
Mais là, pour comprendre pleinement cette chanson, il faut parler
les deux langues…
Article extrait de Culture et Communication,
magazine d'information du ministère de la Culture et de la Communication,
septembre 2007, n°151.
JEL |
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